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Les réformes à l'huile de ricin, par Eric Le Boucher

 

"Il y a des déficits, il faut qu'on coupe à la serpette, donc on va faire tant d'économies et ça fait tant de postes en moins." Ce commentaire de Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, du train de mesures annoncées par Nicolas Sarkozy, vendredi 4 avril, est, hélas ! mérité par le président. Sa politique sociale est si embrouillée, si contradictoire, et si mal expliquée, qu'elle percute aujourd'hui le débat sur "la rigueur" et donne le pire de ce que la France pouvait redouter : une contre-pédagogie des réformes.

A nouveau, comme douze ans sous Jacques Chirac, à l'inverse de ce qui se passe à l'étranger, les réformes sont ressenties en France comme des "moins", moins de dépenses, moins d'emplois, moins de services publics, moins de solidarité, moins d'école, etc. C'est tout le contraire qu'il faudrait : comme en Suède, au Canada ou en Allemagne, les réformes sont positives. Leur objet n'est pas du "moins" mais du "plus", plus d'emplois pour les jeunes, plus d'innovation, plus de productivité, plus de croissance, plus d'espoir. C'est l'immobilisme français qui a accouché du "moins". S'étant mis dans l'impasse, le gouvernement risque de perdre la bataille des esprits, donc la guerre. Comme en 1995.

Certes, Jean-Claude Mailly, patron du Syndicat des fonctionnaires, entonne un air attendu : il hurle par principe contre toute réduction de postes de fonctionnaires. Mais c'est son rôle. Disons une version rustre de son rôle. Laurent Fabius, qui, lui, accuse Nicolas Sarkozy de confondre "la réforme de l'Etat et la régression de l'Etat", est aussi dans son rôle d'opposant. Disons une version oublieuse de son rôle (ministre des finances de 2000 à 2002, il avait vanté la réduction de la fiscalité et de la dépense publique...). Mais ce discours du "moins" martelé et médiatisé va passer dans l'opinion parce que le gouvernement se défend mal, ses arguments sont affaiblis sur la forme et le fond.

Sur la forme. Le gouvernement refuse d'assumer le terme de rigueur, à cause du passé malheureux de ce mot sous Raymond Barre, sous Pierre Mauroy, sous Alain Juppé. Il plaide pour dire qu'il n'y a pas de rigueur puisqu'il n'y aura pas d'impôt supplémentaire et que les Français ne seront pas ponctionnés. Peine perdue. Quand on met en oeuvre 166 mesures pour réduire les dépenses de 7 milliards d'euros, le discours de négation est une incitation à démontrer le contraire ! C'est ouvrir le livre des doléances, qui prouve - facilement - que si, il y a bel et bien rigueur.

Une deuxième erreur de forme vient y contribuer : partir du principe de ne remplacer qu'un fonctionnaire sur deux qui partent à la retraite. C'est sans doute un bon slogan électoral. Mais c'est mettre l'accent sur le quantitatif, alors que le sujet est qualitatif. La RGPP (révision générale des politiques publiques) ne devrait pas être présentée comme une mitrailleuse contre les emplois de fonctionnaires, mais comme la manière de rendre des meilleurs services à l'usager.

Sur la forme. Pourquoi ne pas assumer la rigueur ? Pourquoi le reprendre quand le premier ministre dit que "la France est en faillite", alors que c'est vrai ? Tous les pays ont réduit leurs dépenses publiques depuis quinze ans. Elles sont passées de 50,4 % du PIB en 1990 dans la zone euro à 46,1 % cette année (prévision de l'OCDE). L'Allemagne réunifiée est passée d'un pic de 49,3 % en 1996 à 44,3 % en 2008. La Suède de 72,4 % en 1993 à 53,8 % cette année. Sont-ce là des pays devenus antisociaux ? La France fait exception. Gauche et droite ont confondu social avec dépenses publiques. Pourquoi ne pas dénoncer ce faux-semblant que tout le monde sait dépassé ? Le bon social ne se compte plus en argent comme en 1945, mais en efficacité d'aide pour les vraies souffrances de 2008. Le RSA de Martin Hirsch montre qu'il est vain d'empiler des montagnes de subventions et qu'il est temps d'instaurer "une nouvelle conception des prestations sociales" autour des difficultés de retour au travail, moment dramatique pour beaucoup, à notre époque postfordienne.

A ne pas le clore, le gouvernement laisse le mauvais débat sur la rigueur remplacer le bon débat sur la réforme. Nous restons dans l'ère du "moins", de la purge, des réformes comme huile de ricin.

L'erreur originelle de fond a été cette loi TEPA de juillet (heures supplémentaires défiscalisées, bouclier fiscal...). Bricolée, mal présentée (un cadeau aux riches), très chère et procyclique (il n'y a d'heures sup qu'en cas d'accroissement d'activité, or nous vivons l'inverse), elle offre une cible de choix pour l'opposition. Elle pollue, elle aussi, les réformes.

Enfin, dernier embrouillamini, lesdites réformes sont elles-mêmes confuses pour provenir conjointement de trois sources : les mesures de la RGPP (celles présentées vendredi), les réformes des ministres plus ou moins en reprise de celles du rapport Attali et celles préparées de son côté par l'UMP plus ou moins contre le rapport Attali. Difficile de suivre, encore plus difficile de monter une pédagogie d'ensemble.

La réforme et la rigueur : les deux vont ensemble. L'objectif est le même : mettre le pays en mouvement vers du "plus". Avant la présidence française de l'Union, il reste peu de mois pour retrouver une cohérence et l'expliquer.

Eric Le Boucher

Article paru dans l'édition du 06.04.08.


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